Je prends aujourd’hui la parole avec gravité au sujet de la grève des enseignants. Gravité, parce que j’appartiens à ce corps. Gravité, parce que le secteur de l’éducation est celui que je connais le mieux : c’est le métier d’une vie. Gravité, enfin, parce que j’ai servi la République jusqu’au grade d’inspecteur pédagogique. Je parle aujourd’hui en ma double casquette de professionnel de l'Éducation et de leader d'opinion qui refuse de se taire.
Parce que l'École est le premier pilier de notre projet de société, je ne saurai rester aphone devant la crise qui secoue le monde de l'Éducation. En effet, la crise actuelle est la conséquence de la non-prise en compte, depuis des lustres, des revendications des Enseignants. Une sagesse bien connue de tous nous enseigne que « ce sont les ruisseaux qui se transforment en rivières et les rivières en fleuves ». Autrement dit, différer ou étouffer un problème n'a jamais été une solution. Bien au contraire, le problème enffle, évolue de manière latente et fini par métastaser.
Aucun peuple ne progresse en reléguant l’éducation au bas de l’échelle
Aussi, par cette déclaration, j'apporte mon soutien plein et entier aux enseignants en lutte. Leur mouvement n’a rien de capricieux. Il ne relève ni de la haine, ni du sabotage, encore moins de la manipulation politique. Il est le cri d’un corps professionnel qui porte la Nation mais que la Nation refuse de porter. Depuis des décennies, les enseignants sont clochardisés, précarisés et invisibilisés. Aucun pays qui se veut ambitieux ne traite ainsi ses maîtres d’école, son personnel enseignant. L’histoire nous le rappelle : aucun peuple ne progresse en reléguant l’éducation au bas de l’échelle. Celui qui veut se développer commence par honorer ceux qui forment l'élite de la Nation et transmettent le savoir.
Pendant que certaines institutions voient leurs avantages s’accumuler d’autres voient leur précarité s’installer et se transformer en fatalité. Ce déséquilibre n’est pas seulement injuste : il est explosif. Une société qui encourage l’injustice institutionnelle prépare elle-même sa propre crise.
J’invite donc le gouvernement à prendre à bras le corps le cahier des charges des enseignants et à faire preuve d’humilité. L’humilité n’est ni une faiblesse ni une capitulation : c’est une vertu politique et une force morale. En 1991, les autorités avaient compris que pour apaiser les tensions sociales, il fallait aller vers la base. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement une grève que vous avez face à vous : c’est une crise de confiance. Et une crise de confiance, lorsqu’elle n’est pas traitée, devient toujours une rupture. Le peuple qui vous a fait confiance hier peut se désolidariser demain.
Accorder une attention particulière au collectif S.O.S. Éducation
Je demande aux autorités d’accorder une attention particulière au collectif S.O.S. Éducation. Ce mouvement n’est peut-être pas reconnu, mais il est entendu. Et dans une période où les bases ne font plus confiance à leurs propres leaders syndicaux, celui qui est entendu devient de fait représentatif et surtout que le mouvement actuel a été initié par eux.
L’issue ne se trouve pas dans le mépris, l'arrogance, la distance ou la menace, mais plutôt dans le dialogue constructif suivi d’actes concrets. Rencontrez les collectifs. Rassemblez-les dans un espace capable de contenir massivement les enseignants sans toute fois en limiter le nombre de participants. Ouvrez de véritables négociations. Ce sera un geste politique fort, un geste de restauration, un geste de sagesse.
Il est temps que les agents publics, et particulièrement les enseignants, qui subissent depuis des décennies, commencent enfin à bénéficier du fruit de leur travail. Trop de collègues nous ont quitté sans avoir vu leurs situations régularisées, sans effets de solde, sans rappels. Est-ce cela que l’on réserve à ceux qui forment la Nation ? À ce rythme, les générations futures n’embrasseront plus cette profession par vocation, mais par dépit, pour fuir le chômage. Quel avenir construit-on ainsi ?
J’ose le dire avec fermeté : l’éducation n’est pas un luxe. Elle n’est pas un supplément facultatif. Elle est le pilier de toute souveraineté nationale. Sans elle, il n’y a ni médecins, ni ingénieurs, ni magistrats, ni militaires, ni bâtisseurs...
Enfin, rappelons-le : si nous voulons bâtir les générations futures, nous devons rendre à l’éducation la place qu’elle mérite, et redonner aux enseignants la dignité qui leur est due.
Laurent ANGUE MEZUI
Président du RPG,
Professeur certifié des SVT,
Maître es-arts en Didactique des Sciences,
Inspecteur pédagogique principal nouvellement admis à la retraite.